TIBET Sur les via sacra de la foi

 

Quel est le dénominateur commun entre Antonio de Andrade, les pères Huc et Gabet, Joseph Ferdinand Grenard, et Alexandra David Néel ? Ce dénominateur est un pays magique et fascinant qu’ils furent les premiers occidentaux à découvrir, et ce pays c’est le Tibet.

A notre tour, avec tant de curiosité, c’est cette grande région que nous avons décidé de parcourir en octobre. Cependant les Chinois exigent qu’un groupe se  soit constitué, car un voyageur isolé se voit refuser l’accès au Tibet.  Pour le petit groupe sympa, si, par rapport aux premiers explorateurs, les conditions de voyage se sont nettement améliorées, ce voyage est toujours conditionné par l’attente d’un hypothétique visa pour la Chine et d’une autorisation spéciale délivrée par les autorités chinoises pour pénétrer dans la région autonome. Mais devant obligatoirement fournir la preuve de notre retour obligé par la Chine, ce que nous ne ferons pas, nous nous faisons élaborer un faux billet d’avion Kunming/Katmandou…

Visas, papiers et coups de tampons obtenus nous voilà dans l’avion qui nous dépose à Pékin, mégapole de 22 millions d’habitants qui s’étend sur 120km du nord au sud et 150km d’est en ouest et ceinturée par six périphériques, où nous attend heureusement un guide chinois francophone qui dès notre arrivée nous fait découvrir ce qui reste des rares vieux quartiers traditionnels, les hutongs, et une place tristement devenue célèbre le 4 Juin 1989, la place Tiannanmen sur laquelle nous ne pouvons entrer qu’en franchissant de sévères contrôles de police car aujourd’hui on fête le soixante cinquième anniversaire de la République Populaire de Chine. Nous sommes dans un autre monde ; en Chine, il est impossible de lire un journal, une enseigne, un nom de rue, etc… et inutile de demander un renseignement, personne ne comprend et tout ce qu’il vous dit c’est vraiment du chinois ! Je cherche en vain du regard le Chinois de nos lectures d’enfant, l’ami de Tintin, mais il a disparu. Sauf sur une vieille photo trouvée sur un mur près de la Cité interdite. Le Chinois d’aujourd’hui a coupé sa tresse, a perdu son petit chapeau, sa veste, son pantalon noir, ses pantoufles de toile. Tout est remplacé par des vestes de cuir ou simili multicolores, des pantalons en jeans et des chaussures de sport aux marques bien imitées ; quant aux pousse-pousse ils sont devenus des tricycles utilisés par les nettoyeurs des avenues qui s’évertuent souvent pour rien, ou les marchands des rues.

Des familles entières, badauds ou touristes dans leur pays, nous agitent avec fierté sous le nez de petits drapeaux nationaux, en riant bruyamment. En fin d’après-midi nous visitons le temple du ciel. Construit en 1420, cet ensemble, autrefois interdit au peuple et où seul l’empereur pouvait accéder répond à la cosmologie chinoise où l’on retrouve l’opposition entre le ciel et la terre. Il représentait une passerelle vers le monde céleste. Nous profitons des derniers rayons du soleil pour nous extasier devant les toits recouverts de tuiles vernissées bleues ou vertes, et devant l’architecture intérieure du grand temple circulaire.

Le lendemain matin un minibus nous conduit à 90km au nord de Pékin, à Mutianyu où après 1h30 de route nous nous retrouvons au pied du symbole le plus représenté en Chine (y compris sur les insignes de la police). Ce symbole c’est bien sûr la grande muraille dont les bases les plus anciennes remontent au IIIe siècle av J.-C. Mais la portion sur laquelle nous allons marcher fut construite sous la dynastie Qi entre 550 et 557, puis restaurée pendant la dynastie Ming (1368-1644). Haute de près de 30 mètres et d’une largeur comprise entre 3,5 et 4,5 mètres, la portion de près de 3km sur laquelle nous marchons ondule sur une longue ligne de crête. Les nombreuses et irrégulières marches taillées dans de gros blocs de granit qui mènent aux massives tours de guet nous font souffrir. De place en place quelques vieux affûts de canons ajoutent une touche militaire à l’aspect déjà fort défensif de la muraille qui représente aussi pour les Chinois leur plus grand cimetière car elle renfermerait les corps de plusieurs dizaines de milliers d’ouvriers épuisés à la construction.

Des classes entières de lycéens chinois hilares nous y invitent aux selfies.

Un célèbre adage dit que tout ce qui se trouve dans l’air et dans l’eau se mange en Chine, sauf les avions et les bateaux. Aussi, après avoir dîné nous allons visiter le marché de nuit de la rue Donghuamen où sont proposées des brochettes de vers à soie, d’hippocampes, de sauterelles, de scorpions (goûté !), de lézards et autres reptiles.

Après une bonne nuit nous partons à la découverte du plus vaste complexe d’édifices historiques en bois du monde. Nos billets d’entrée en poche nous pénétrons dans la Cité interdite dont la construction ordonnée par le troisième empereur de la dynastie Ming fut réalisée entre 1406 et 1420. La Cité interdite couvre un quadrilatère de 72 hectares dont 50 de jardins. Elle a la forme d’un quadrilatère de 960m du nord au sud et 750m de large d’est en ouest entouré d’une muraille  de 10m de haut sur 6m de large. Il est dit que les fondations de cette muraille sont à plus de 30 mètres sous le niveau du sol dans le but d’éviter des intrusions à l’aide de galeries souterraines. La muraille entourée d’une douve large de 52 mètres est percée, en regard des points cardinaux, de quatre immenses portes renforcées d’énormes clous de bronze. La légende dit que la Cité compte 9999 pièces, ce qui se rapproche au plus près du chiffre des palais des divinités qui  détenaient, seules, le droit d’habiter un palais de 10 000 pièces. En réalité dans la Cité, dont la construction a duré 14 ans et a mobilisé plus d’un million d’ouvriers réduits à l’esclavage, il n’y a que 8704 pièces !

Notre séjour pékinois se termine au gigantesque aéroport des vols intérieurs, véritable concrétisation de hub de science-fiction. Après 1h40 de vol pour 1200km, l’avion nous dépose au centre de la Chine à Lanzhou préfecture de la province du Gansu, située sur l‘ancienne route de la soie et peuplée de 3 140 000 habitants. Nous avons pris un peu d’altitude car la ville est à 1350 mètres d’altitude. A la sortie de l’aéroport nous sommes accueillis par Tashi, guide tibétain francophone, qui restera avec nous jusqu’à la frontière népalaise. Tashi est revenu de l’Inde pour aider ses parents âgés, acceptant par dévouement pour eux d’être confronté au monde chinois. Un minibus nous emmène dans cette grande ville dans laquelle nous entrons après avoir traversé le Huang Ho plus connu sous le nom de fleuve jaune qui, long de 5600 kilomètres après avoir pris sa source dans les monts Kunlun, est considéré comme l’un des fleuves les plus pollués du monde. Après une bonne nuit passée dans un grand hôtel froid et kitsch, le Huan Lian,  nous  quittons cette ville. Il faut vous dire, et cela va vous faire sourire, que nous quitterons le matin chaque hôtel chinois quasiment sur notre faim. En effet les somptueux buffets présentés ne sont garnis que de mets chinois salés, soupes, nouilles, et autres mets étranges, qui font peut-être notre régal à dîner, mais nous incommodent à 7h le matin. Et le café y est…inexistant.

 En cours de route nous sommes surpris par le nombre de mosquées en activité ou en construction. Et que dire des innombrables villes champignon aux immeubles stéréotypés en voie d’achèvement, la forêt de grues remplaçant, hélas, la forêt d’arbres.   La Gansu highway n’est pas saturée, loin s’en faut ! Une trentaine de kilomètres après Linxia nous passons sous un immense portique qui marque notre entrée sur les terres de l’ancienne province de l’Amdo. Nous entrons sur le territoire du grand Tibet historique autrefois constitué de l’Amdo, du Kham et de l’U-Tsang. Encore quelques kilomètres et nous arrivons à Xiahe pour déjeuner. Après le repas nous partons visiter le monastère de Labrang. A partir de 1958, ce monastère qui abritait alors quelques 5000 moines a été fermé pendant une douzaine d’années et ré-ouvert pour le tourisme en 1970. Le monastère de Labrang, construit à partir de 1709, est un des six grands monastères de la secte gelugpa dont le Dalai-lama est la plus haute autorité spirituelle. Dans ses six collèges sont enseigné les sciences et les préceptes de la philosophie bouddhistes, matières interdépendantes qui s’harmonisent parfaitement. Ouvert à nouveau comme monastère fonctionnel en 1980 par le 10ème Panchen-lama, le monastère de Labrang ne vibre plus que par les prières de 500 moines. En 2008 une descente de police dans ce monastère vit la saisie de photos du Dalai-lama et de téléphones portables. Tous les moines furent alors soumis à des séances de rééducation et forcés de lire une sorte d’éducation patriotique dite réforme de la pensée. Autrement dit, ils subirent un bon lavage de cerveau ! Il faut aussi savoir qu’en octobre 2012 deux immolations par le feu eurent lieu à Labrang, l’une près de la caserne et l’autre dans l’enceinte même du monastère. A ce jour il y a eu 117 immolations de religieux ou civils au Tibet. Pas étonnant que les moines soient aujourd’hui si discrets et répondent à peine aux signes amicaux que nous leur adressons. Henry repère pourtant deux jeunes moines isolés, assis sur un seuil à psalmodier indéfiniment des mantras tout en faisant tourner et cliqueter en rythme des billes dans des récipients de cuivre. Notre ami, audacieux (des espions sont infiltrés parmi les moines), leur présente son mala (rosaire) béni à Darhamsala par qui vous savez. Les deux moines, surpris et très émus, portent le mala à leur front…Sur les murs du temple principal reconstruit en 1985 nous remarquons de nombreuses pierres de réemploi marquées du svastika, de la conque, ou d’autres symboles de bon augure. La bibliothèque abrite de très vieux livres que les moines et les habitants avaient réussi à cacher avant l’arrivée des gardes rouges. Dans la cour de jeunes moinillons insouciants jouent au foot avec une vieille balle crevée tandis que des femmes âgées égrainent leur chapelet de la main gauche et tournoient, lors d’une incessante khora (tour rituel dans le sens des aiguilles de montre), leur moulin à prières.

Le lendemain, sous un ciel couvert, nous quittons Labrang pour Xining. Le temps est gris et frais. Aujourd’hui nous faisons presque du tout terrain car c’est un immense chantier tout le long du parcours. Arrivés sur le plateau nous voyons, groupées de place en place sur le bord de la piste, de modestes maisons. Elles ont été construites sur un modèle unique par les autorités chinoises dans le but de sédentariser (contre leur gré) les populations nomades qui n’utilisent plus que très rarement leurs immenses tentes noires tissées en laine de yak. Dans le lointain nous en apercevons encore quelques-unes près d’immenses troupeaux de moutons ou de yaks dont les gardiens toujours emmitouflés dans leur chuba (long et chaud vêtement aux manches démesurées) montent désormais des chevaux de fer, les motos chinoises.

Nous faisons une halte dans le village de Gartse (en chinois Guashixiang). Un long mur orné de dizaines de moulins à prières protégés par un petit auvent longe la route. Les toits dorés du monastère brillent sous le soleil qui se décide à percer les nuages. Au bout du mur un petit édifie protège un immense moulin à prières que fait tourner une femme. Venant à notre tour faire tourner ce moulin nous sommes surpris de découvrir, au milieu des affiches de papier collées sur les murs, la photo, proscrite, du Dalai-lama. Nous sommes d’autant plus surpris car nous savions qu’un moine de ce lieu, Gartse Jigme, à été emprisonné en mai 2013, pour une durée de cinq ans, pour avoir écrit et publié en Inde un ouvrage qui porte le titre suivant : Tseupoi Nyentop (les valeurs de Tsempo), et dans lequel il livre ses réflexions sur le Dalai-lama, le Panchen-lama, les auto-immolations, la culture, l’éducation, etc.

Ayant repris la route, qui passe au pied d’immenses falaises de couches sédimentaires, nous arrivons à Tongren. L’entrée du village est interdite à tout véhicule par de nombreuses forces de police car nous apprenons qu’une importante cérémonie religieuse à lieu non loin de là. Avant de nous y rendre nous visitons le monastère de Rongwo dont le premier temple dit temple des Trois Bouddhas, avait été établi par Rongwo Samten Rinpoche en 1341. Les premières reconstructions ont commencé en 1989. Actuellement nous visitons un chantier très étendu. Un échafaudage entoure trois immenses bouddhas. Un autre gigantesque Bouddha dépasse des toits situés en arrière-plan. Ailleurs des artistes ont délaissé pour l’instant leurs ateliers de modelage de grandes statues de terre crue pour assister à la cérémonie à laquelle nous nous rendons nous aussi. A la sortie du village près d’un millier de personnes, hommes, femmes, enfants sont assis sur de petits champs en terrasse. Jeunes et vieux, les yeux rivés sur un écran géant, suivent la cérémonie qui se déroule dans un temple où seuls les religieux ont eu accès. Jeunes et vieux écoutent en silence les prières diffusées par d’immenses haut-parleurs avant de recevoir dans le creux de la main un peu d’eau lustrale que des moinillons distribuent à l’aide d’énormes aiguières en laiton ou de simples bouilloires en aluminium. Nous avons la chance d’assister ici à la cérémonie de kalachakra un rituel bouddhique complexe, comprenant bénédictions, initiations et indications pour la méditation approfondie sur la « roue de la vie ». Malheureusement il nous faut repartir laissant là tous ces gens à leur ferveur religieuse. En revenant vers notre véhicule nous faisons un bout de chemin avec trois vieilles femmes dont les longs cheveux tressés leur descendent jusqu’au bas des reins avant d’être rassemblés dans un énorme anneau d’ambre ou de nacre.

Le repas pris dans un restaurant local nous continuons vers Xining. Nous longeons le chantier titanesque d’une future autoroute qui enjambera vallées et rivières sur d’énormes piliers de béton. A la sortie d’un défilé de roches rouges nous retrouvons le fleuve jaune dans lequel ont été installées des fermes piscicoles. Nous arrivons en fin d’après-midi à Xining, ancien relais de poste créé en 131 av J.C. Dans la ville reconstruite après le tremblement de terre de 1927, avait été installé en 1965 un laogai – camp de rééducation par le travail – dans lequel furent détenus plusieurs dizaines de milliers de Tibétains. Le taux de mortalité dans ce camp y a dépassé les 90%. Entre 1958 et 1961, durant les années de grande famine quelques 300 cas de cannibalisme furent recensés dans cette ville qui compte aujourd’hui plus de deux millions d’habitants et où se touchent les immeubles neufs de 30 étages et plus. La ville est peuplée à 70% de Chinois, les 30% restants sont soit tibétains ou appartiennent à des minorités musulmanes. Au réveil nous avons une surprise, dans la nuit il a neigé et il continue à tomber quelques flocons alors qu’il est programmé que ce matin nous devons partir en bus pour aller visiter le monastère de Kumbum situé à 25 kilomètres à l’ouest de la ville. Sur les bords de la route des centaines d’arbres ont eu les branches cassées par le poids de la neige, heureusement pour nous la chaussée est assez dégagée. Arrivés devant le monastère nous devons traverser une grande place transformée en une immense patinoire. Le décor est irréel car nous sommes dans le brouillard et tous les bâtiments sont recouverts de neige. Dès que nous avons franchi l’entrée du complexe monastique la marche est plus facile car les ruelles sont dégagées. Nous voilà dans ce lieu où séjourna Alexandra David Néel de juillet 1918 à février 1921. Lequel lieu reçut auparavant la visite des pères Huc et Gabet en 1845, puis plus tard celle d’Ella Maillart et du tibétologue Paul Pelliot. Nous visitons les divers temples dont le pavillon de Maitreya, le Bouddha du futur, construit en 1577, dont les murs sont recouverts de très anciennes fresques, et qui est à ce jour le plus vieil édifice de ce vaste complexe monastique. Puis le pavillon des tormas, ces  délicates sculptures en beurre de yak conçues pour les cérémonies, puis celui au toit d’or construit sur le lieu même de la naissance de Tsong-Khapa, à l’intérieur duquel un immense chorten revêtu de plus de 1500kg d’argent contiendrait les restes d’un clône de l’arbre de la bodhi, l’arbre sacré où Gautama (Bouddha) aurait eu l’illumination à Bodh Gaïa en Inde. La légende dit que lorsqu’est né Tsong-Khapa une goutte de sang s’est échappée du cordon ombilical et qu’à cet endroit l’arbre pipal vénéré a poussé et que sur chacune de ses feuilles on pouvait lire  la formule « om mani padme hum »  ou voir des images de diverses déités. Chaque pèlerin recueille une feuille tombée par terre ; nous en faisons autant. C’est ce phénomène miraculeux qui a fait dénommer ce monastère construit vers 1560 Sku-bum (cent mille images). La visite terminée nous retraversons la ville dans laquelle police et l’armée sont occupées à dégager les rues encombrées de branches cassées par le poids de la neige. En début d’après-midi nous arrivons à la gare de  Xining pour prendre le train, direction Lhassa !

Dans le hall de la gare nous posons devant un immense panneau portant une inscription en chinois avec sa traduction  en anglais « the special train way to Tibet ». Une fois les billets contrôlés par une charmante hôtesse nous prenons place dans un wagon où sont déjà installés deux courtois Japonais. A 15h00 c’est le départ, nous allons passer 24 heures dans ce train dont la ligne a été inaugurée en juillet 2006, et qui roule parfois sur le permafrost (sol gelé). Cette ligne audacieuse, aux fondations instables pourrait bien être un jour confrontée à l’inévitable réchauffement climatique. Une heure plus tard nous longeons les bords du plus grand lac de Chine : le Kokonor ce qui en mongol veut dire lac bleu. Les eaux salées de cette réserve située à 3205m d’altitude étaient dans les années 60 alimentées par une centaine de rivières, aujourd’hui 23 peinent à la remplir. Cette eau qui couvre une superficie de 5000km2 sur une profondeur moyenne de 25 mètres est aujourd’hui polluée par les déchets radioactifs rejetés par l’usine d’enrichissement d’uranium, située sur une de ses rives qui a fonctionné entre 1970 et 1987. C’est aussi sur les bords de ce  lac qu’en 2005 le virus H5N1 a tué plus de 5000 oiseaux avant que ce virus de la grippe aviaire ne s’étende sur une grande partie de l’Asie du sud-est.

La neige de la veille donne une peu plus de relief à ces immensités que nous ne nous lassons pas de contempler jusqu’à la nuit tombante. Une fois le repas pris dans le compartiment (apparemment le restaurant semble réservé aux « hommes en noir », fonctionnaires ou migrants) nous prenons place sur nos couchettes à la tête desquelles un diffuseur envoie régulièrement une dose d’oxygène. Malheureusement nous sommes en plein sommeil au moment du passage du point le plus haut, le Tangu-la à 5068 m. Au petit matin c’est toujours le même émerveillement devant ces grands espaces où paissent des milliers de yaks avec en fond de décor des sommets étincelants. Parfois dans une immense courbe nous pouvons voir les deux motrices et quelques-uns des 16 wagons de notre train. Quelque chose nous intrigue fortement : régulièrement au bord de la voie un homme en civil est campé au garde à vous face au train. Les spéculations vont bon train (sans jeu de mots), qu’un dignitaire serait à bord, un général… Il s’agirait en fait d’un homme du village côtoyé qui serait désigné par les autorités en tant que responsable de son bout de voie ferrée, dont le but consisterait à éviter un éventuel attentat. L’état chinois en serait ainsi protégé !   En début d’après-midi un moment d’émotion nous étreint lorsqu’au qu’au loin apparaît, dominant sur la colline de Lhassa, le Potala, majestueux palais des Dalai-lamas.

 Nous descendons enfin en gare de Lhassa après avoir parcouru les 1960 kilomètres de cette ligne dont 960 sont situés à une altitude supérieure ou égale à 4000 mètres. La gare est neuve, gigantesque, décorée d’une grande fresque de montagn. Nous mettons enfin les pieds sur la terre des dieux ! Mais la présence policière, l’omniprésence de caméras, les nombreux postes de police, vont nuire  à notre plaisir. D’ailleurs nous ne retrouvons pas l’ambiance joviale de Beijing ; ici les autochtones, les Tibétains, sont silencieux, courbent l’échine ; on les retrouvera à pérégriner sans cesse, faire le khora, autour d’un complexe bouddhique. Quant aux Chinois, leur comportement dans le train augurait déjà mal de leur présence coloniale ici.  Avec notre minibus nous franchissons le Kyi Chu, passons au pied du Potala et pénétrons dans la vieille ville où nous nous installons  au[h1]  Gang-gyan Lhasa hotel. Juste avant la tombée de la nuit nous quittons l‘hôtel et empruntons de petites ruelles. Nous y assistons à une altercation entre un jeune Tibétain et un petit groupe de policiers chinois. Tout de suite il se forme un attroupement, plusieurs Tibétains invectivent les forces de l’ordre et ce sont les policiers qui, étrangement, quittent les lieux. Nous retrouverons ces derniers dans les nombreux postes à l’enseigne bien dissuasive, où boucliers, bâtons, perches électriques s’alignent sur le mur frontal. Nous venons de toucher du doigt les tensions qui peuvent exister du fait de la présence d’une force d’occupation. Alors Henry va se payer encore un coup de culot. Il entre dans un commissariat, surprend et tétanise ces policiers qui ne servent ici qu’à la répression. Ils se lèvent d’un coup de leur siège. Notre ami baragouine qu’il veut acheter du thé. Après de compliqués palabres un gradé va mandater l’un des policiers pour l’accompagner vers la boutique faussement recherchée ! Peu après nous débouchons sur la khora du très surveillé Jokhang. Nous sommes impressionnés par cette foule de croyants tibétains et leur ferveur religieuse. Sur tous les visages qui à notre vue s’éclairent d’un sourire discret et pudique nous pouvons lire l’immensité de leur foi, et sans doute leur désespérance.

Le lendemain matin nous partons à pied pour aller visiter le Potala. Quelques minutes plus tard nous passons sous le portique du contrôle de police et arrivons au pied du plus monumental des édifices tibétains daté du XVIIème siècle. L’ancienne résidence des Dalai-lamas, dont la construction a commencé en 1645, est aujourd’hui hélas devenue un musée. Avant d’entrer nous longeons les jardins situés devant la façade sud en nous mêlant à la foule qui, chapelets ou moulins à prières à la main, tourne avec ferveur autour de l’édifice sur plus de 3 kms. Devant le grand portail d’entrée se trouvent toujours les deux pagodes de style chinois que j’avais vues sur une photo prise en 1938. L’un des piliers gravés (rdo-ring) de Shöl qui était lui aussi devant l’entrée principale se trouve maintenant de l’autre côté de la large avenue qui passe devant le temple. Le pilier de Shöl érigé aux alentours de 764 et sur lequel est gravé un des plus vieux textes en   tibétain qui relate les campagnes et victoires du Tibet sur la Chine est maintenant entouré d’un haut mur destiné à dissimuler à la vue cette inscription indésirée par les autorités.

Henry, comme à son habitude, va à la rencontre des pèlerins. Le risque est grand quand on devine les propos interdits échangés sous cape ; mais les gens semblent émus et bien reconnaissants. On y voit même quelques furtives larmes.

Pour accéder à l’intérieur du Potala nous franchissons ce qui fut autrefois le village de Shöl, rasé par les Chinois, et empruntons le large escalier qui monte en lacets le long de la face méridionale du Marpo Ri. La montée ne se fait pas sans mal, nous avons le souffle court, car cet escalier nous rappelle vite que nous sommes à 3600 mètres. Nous visitons de nombreuses salles et chapelles. Dans le grand hall se trouve le trône sur lequel a siégé Tenzin Gyatso, l’actuel 14ème Dalai-lama. Nous l’imaginons enfant devant tous ceux qui venaient l’honorer. Des dizaines de personnes s’inclinent devant les différentes divinités et font des offrandes de beurre de yak pour alimenter des centaines de lampes. Les Tibétains ne reconnaissent pas ce temple comme un musée mais comme un sanctuaire, et Tenzin Gyatso ne semble s’en être absenté que de quelques instants, ce qui est un étrange sentiment commun ressenti.  Ailleurs nous pouvons contempler de très vieux ouvrages qui ont échappé au pillage. Lors de l’invasion de 1959 seuls quelques obus touchèrent la façade sud du Potala qui fut épargné par la révolution culturelle sur ordre du Bureau des Reliques Culturelles de Pékin. La visite terminée nous descendons par l’autre escalier. Sur les marches des Tibétains nous demandent de poser à leur côté pour une photo souvenir. Moi, comme bien d’autres visiteurs, je ramasse un petit caillou souvenir.

Après un déjeuner en ville nous partons pour le Monastère de Sera situé à 5 kilomètres au nord de Lhassa. Sera, fondé en 1419 est une véritable cité monastique qui couvre près de 12ha. C’est l’un des six grands monastères gelugpa les cinq autres étant Labrang, Kumbum, Drepung, Ganden, Tashilhumpo. On ne sait pas par quel miracle Sera, tout comme le Potala, fut épargné de la destruction des gardes rouges. La visite terminée nous assistons dans une grande cour aux joutes oratoires binômes des moines. C’est un jeu de questions-réponses où le questionneur effectue un véritable ballet levant haut une jambe tout en frappant fort ses deux mains au moment de la reposer au sol. Le questionné assis doit répondre correctement, à forte voix, dans le cas contraire il s’expose à l’invective. Et si notre ministre des cancres s’inspirait de l’efficace méthode ? Le soir en sortant du restaurant pour voir le Potala illuminé par les feux des projecteurs nous empruntons une large avenue bordée d’un grand nombre de boutiques, chinoises sans doute, vendant du yarsagumbu exposé dans de grands bocaux de verre. Cet insecte colonisé par un champignon, dont le nom scientifique est cordyceps sinensis, aux soi-disant vertus aphrodisiaques, se vend ici entre 40 et 70 euros le gramme suivant la qualité. C’est en voyant ces quantités impressionnantes de bocaux enchaînés au comptoir que l’on comprend mieux pourquoi le yarsa-gumbu est appelé l’or de l’Himalaya.

Le lendemain le minibus nous amène devant l’entrée du monastère de Drepung à 8 kilomètres à l’ouest de Lhassa. Les piétons doivent passer sous un portique de sécurité, mais le bus dans lequel nous avions laissé nos sacs à dos contourne le poste sans aucun contrôle et nous reprend quelques dizaines de mètres plus loin pour nous conduire au pied de la montagne de Gambo Utse. Fondé en 1416 par Jamyang Chosey, un disciple de Tsong-Khapa le fondateur de l’école gelugpa.  Les 2e, 3e et 4e Dalai-lama furent enterrés à Drepung qui servit aussi de résidence au 5e Dalai-lama avant qu’il n’aille s’installer dans le Potala. Avant 1951 15 000 moines logeaient dans ce monastère. Depuis le début des années 1980 ils ne sont plus que quelques centaines, la plupart étant des novices, placés sous haute surveillance car administrés par des moines du monastère de Tashilhumpo qui sont considérés comme étant des collaborateurs des Chinois. En 1989 un moine de Drepung, Ngawang Phulchung, fut condamné à 18 ans d’emprisonnement pour avoir diffusé la traduction en tibétain de la déclaration universelle des droits de l’homme. En novembre 2005 plus de 400 moines de ce même monastère refusant de dénoncer le Dalai-lama comme « séparatiste » se sont heurtés à 3 000 policiers chinois et de nombreux moines ont été blessés ou arrêtés.

Nous visitons divers édifices religieux et plus particulièrement le Tshomchen  qui couvre 4500m2 et abrite un gigantesque hall d’assemblée qui mesure 50m sur 36. Ce temple abrite deux immenses statues, une à l’effigie de Chenresi en argent de la hauteur d’un étage et l’autre représente Manjuchri tournant la roue du Dharma (roue de la vie) haute de deux étages. Dans une autre chapelle sont conservés de très vieux volumes du Kangyur (les paroles de Bouddha). Nous terminions la visite lorsque des coups de gong font venir les moines qui prennent place dans le grand hall, s’assoient sur les banquettes et commencent à psalmodier leurs envoûtantes prières. Henry, habitué à ces rassemblements, donc équipé de sa chope thermos, va profiter assis en lotus, du thé beurré généreusement versé par les moinillons. Nous restons là un bon moment à nous imprégner de cette atmosphère dans laquelle nous apprécions toujours de nous retrouver avant de quitter ce lieu de prière et de descendre visiter un autre haut lieu de la culture tibétaine : le temple de Nechung, siège de l’oracle d’état qui, en état de transe divinatoire devenait non seulement le porte-parole du roi Pehar, mais aussi le découvreur des réincarnations. En 1959 l’oracle suivi de cent cinquante moines a suivi le Dalai-lama en exil en Inde où il toujours consulté. A Nechung, des éléments de décoration tels que têtes macabres ou animaux fantastiques rappellent qu’ici étaient pratiqués des rites pré-bouddhiques bön.

Nous repartons pour Lhassa où nous allons déjeuner dans une vieille maison qui appartint autrefois à l’un des professeurs du Dalai-lama. Nous agrémentons le repas d’une bouteille de « Great wall », un excellent vin chinois. Le repas terminé nous traversons une petite place sur laquelle se sont immolés deux moines en mai 2012, puis nous passons devant trois piliers de pierre, les doring. Le pilier le plus grand consacré en 823 est gravé d’un texte qui précise que Tibet et Chine ont signé un traité de paix devant Dieu et les hommes et se promettent une relation pacifique. A l’inverse du pilier de Shöl caché par un haut mur, celui-ci est entouré d’une plaque en plexiglass gravée de la traduction, en anglais, de l’inscription. Pour que nous, touristes, comprenions bien que les peuples chinois et tibétains sont « amis ».  Habités d’un léger doute nous nous engageons sur une immense place où de nombreux Tibétains se prosternent indéfiniment. Certains, tout gris de poussière, couverts d’un tablier de cuir et pourvus de moufles, ont au front cette incroyable bosse des multiples contacts au sol qui attestent de leur longue quête vers la bouddhéité. Quelques enfants parmi eux s’y adonnent également. Le groupe note l’absence de policiers, mais je leur fais constater discrètement des militaires impassibles positionnés sur une terrasse derrière l’affut d’une mitrailleuse.

 Nous pénétrons dans le Jokhang, le centre spirituel du Tibet, leur Lourdes ou mieux leur St Pierre du Vatican. Construit au VIIème siècle par le roi Songsten Gampo, Le Jokhang abrite la précieuse statue du Jowo Sakyamuni, ou Jowo Rinpoché, réalisée du vivant de Bouddha alors âgé de 12 ans,  don de la princesse chinoise Wengchen, seconde épouse du roi. Ce Jowo fut maintes fois emmuré, caché pendant des siècles au cours des invasions. Durant la révolution culturelle le Jokhang servit de caserne. La suie des feux pour la cuisine a recouvert une grande partie des peintures et de la cour intérieure. Il est difficile de décrire tout ce que nous avons sous les yeux tant tout cela est imprégné d’histoire. Nous avons la chance de pouvoir admirer ainsi la plus vénérée statue de bouddha, ce Jowo, habituellement dénudé est aujourd’hui couvert de somptueuses draperies.  De très nombreux pèlerins, dont nombre de (bons) Chinois chantant, sont venus faire l’offrande de feuilles d’or. Seul Henry s’obstinera dans la cohue à obtenir le rituel de bénédiction. Parce qu’il agitait une fleur (chapardée dans un parc public), au-dessus de la foule, il obtint le privilège rare d’accéder à la minuscule alcôve bien gardée par trois moines, une barricade retenant les pèlerins. Un garde- moine, genre catcheur, lui fit signe de loin, il lui fut accordé la minuscule khora puis il fut hissé jusqu’au Jowo pour y poser le front. La scène a été suivie par la foule bien intriguée par le curieux personnage ainsi distingué. Henry n’a pas fumé, pas picolé, mais il nous a rejoint étrangement en état de lévitation. Après la pénombre des diverses chapelles nous arrivons sur le toit terrasse où nous sommes éblouis par les toitures dorées du Jokhang. Nous profitons de ce panorama pour admirer  le Potala qui semble posé, à quelques distances sur les toits de Lhassa.

Le lendemain matin nous partons de bonne heure pour aller visiter, à une quarantaine de kilomètres au nord-est de Lhassa, ce qui a été un des hauts lieux de la spiritualité bouddhique. Après avoir roulé une vingtaine de kilomètres nous quittons la route principale  pour une route aux multiples lacets qui traverse un flanc de montagne où paissent de nombreux yaks. Tout à coup s’offre à notre regard le monastère de Ganden protégé par une crête en forme d’amphithéâtre. Ce spectaculaire  monastère, perché à 4200m, fut fondé en 1409 par la maitre tibétain Tsong-Khapa fondateur de la secte gelugpa, dite des bonnets jaunes. Il avait une population d’environ 6000 moines jusqu’au début du XXème siècle. Entièrement détruit en 1966 par l’artillerie chinoise, il a été en grande partie reconstruit en 1985 et seuls quelques trois cents moines, surveillés de près par une cinquantaine de policiers cantonnés à proximité, essaient d’y maintenir l’enseignement traditionnel. Une vielle photo prise en 1920 et de nombreux pans de murs, vestiges de nombreux bâtiments ou de logements de moines permettent d’imaginer quel était ce lieu avant sa destruction. Dans le Serdung, le site principal de Ganden, sont conservées dans un immense chorten les quelques reliques (crâne et cendres) de Tsong-Khapa qui avaient pu être récupérées et sauvées par un moine lors de la destruction par les gardes rouges.  Ce moine avait-il eu la prémonition qu’un jour ce monastère renaîtrait de ses cendres ? D’ailleurs nos spéculons beaucoup entre nous sur les raisons des reconstructions de temples. Ce fut coûteux, nous en convenons, mais notre amicale divergence nous pousse vers des options opposées : les Chinois se sont-ils sentis culpabilisés ? pressentaient-ils la manne touristique ? voulaient-ils adoucir l’opinion mondiale sur leurs exactions ? tendent-ils vers la pratique religieuse ? craignent-ils de nouveaux soulèvements ?

Pour déjeuner nous décidons d’aller prendre notre pique-nique sur un petit sommet sur lequel un immense mât supporte des milliers de lung-ta, ou chevaux du vent, les drapeaux à prières ronflant à l’horizontal. Pendant des éons et des éons les mantras imprimés vont claquer indéfiniment, et c’est bien le diable si Maïtreya le bouddha du futur n’y soit pas sensible ; ça ferait du bien à tous s’il débarquait un jour ! La montée n’est pas aussi facile que nous l’avions imaginée, nous devons nous arrêter à plusieurs reprises pour reprendre souffle et laisser se calmer les battements du cœur. Après une bonne heure d’effort nous arrivons à 4500 m et pouvons lancer un sonore « Kiki so so lha gyalo ! » Les dieux sont victorieux ! Sous un soleil radieux, du haut de notre petit sommet, nous dominons la vallée de la Kyi-chu alors que vers le nord s’étendent les gigantesques plissements du plateau tibétain. Le repas terminé nous redescendons tranquillement pour profiter de la beauté des lieux. Arrivés à un petit col nous partons sur la gauche pour faire le Ganden Linkhor. Ce circuit monastique qui entoure le site du monastère, un gompa, est jalonné de lieux vénérés par les pèlerins. Avant de terminer cette voie pérégrine nous passons devant une petite chapelle construite devant la grotte (woser phuk) où médita Tsong-Khapa avant de choisir d’implanter le monastère tout près de là.

 Le temple de Ramoche, non loin du Jokhang, fut également construit au VIIème siècle pour protéger  l’autre Jowo vénéré, le Jowo Mikyö Dorge. Cette statue volée en 1960 fut sciée en deux ; le haut fut retrouvé et protégé à Pékin, quant au socle il fut découvert miraculeusement par un moine près de Lhassa  en 1983 dans une décharge de métaux. Ces deux pièces rassemblées grâce à l’aide du 10e Panchen-lama sont aujourd’hui restaurées. Originellement la statue du Jowo Mikyö Dorjé, le bouddha à l’âge de 8 ans,  fut apportée en dot par la princesse népalaise Bhrikuti Devi, seconde femme du roi Songtsen Gampo.

 Ce matin nous entassons les sacs à l’arrière de notre minibus car nous quittons cette ville qui a longtemps été pour nous un point sur la carte et est devenue une réalité en quatre dimensions, la quatrième étant sa dimension spirituelle dont nous partons imprégnés d’une partie notable. Afin de respecter la législation en vigueur ( !), un jeune policier, impassible et silencieux, prend place à côté du chauffeur. Son rôle consiste prétendument à faire respecter les limitations de vitesse ! le soir il s’isole pour écrire sur son portable, des rapports hiérarchiques ? les messages d’un garçon morose à sa famille ?  Henry prendra un malin plaisir à le taquiner sans cesse, après tout ce policier n’est qu’un enfant bien timide, mais la compromission s’en tiendra là. Nous quittons Lhassa en longeant la rivière Kyi chu. Après avoir traversé le Yarlung Tsampo plus connu sous le nom de Brahmapoutre, nous partons plein est en direction de Tsethang. La route est bordée de saules et de peupliers dont les feuilles d’or brillent dans la lumière du matin. En cours de route nous faisons une halte pour visiter le petit temple de Dranang dont certains murs sont couverts de très anciennes fresques du XIème siècle. Nous sommes surpris par une forte présence policière dans les rues. Ayant interrogé un représentant de l’ordre nous apprenons qu’aujourd’hui a lieu une grande cérémonie religieuse. De fait, arrivés devant l’entrée du temple nous voyons les gens du village alignés, très silencieux sur une très longue queue passablement surveillée. L’ambiance est lourde, peu festive. Nous rions discrètement de constater qu’il y a plus de représentants de la loi que de villageois. Après avoir patienté quelques instants et voyant que nous n’avancions pas d’un pouce nous décidons de remettre à plus tard cette visite et de continuer vers Tsethang. En cours de route nous faisons une halte sur une aire qui domine le Bhramapoutre. Face à nous, sur l’autre rive distante de 3 kilomètres nous apercevons la montagne qui domine Samye. Nous arrivons pour déjeuner à Tsethang située à 3100m d’altitude et à 160km au sud-est de Lhassa. Autrefois ancienne capitale de la dynastie Yarlung c’est aujourd’hui la troisième ville du Tibet, bruyante et polluée. La ville est dominée à l’est par le Gangpori sur les flancs duquel une caverne serait, selon la légende, le lieu de naissance du peuple tibétain, résultat de l’accouplement d’un singe et d’une ogresse.

Sitôt le déjeuner pris nous partons pour Yumbu, petite ville située à une dizaine de kilomètres au sud de Tsethang sur les bords du Yarlung Tsangpo. En route nous passons près de quatre immenses casernes qui sont encore la preuve d’une forte présence militaire. Quelques minutes plus tard nous arrivons au pied du «palais de la biche » (yumbu) dont la première construction remonterait au IIème siècle sous le règne de Nyatri Tempo. C’était le siège de la tribu Yarlung qui finit par l’unification du Tibet sous le règne du roi Songtsen Gampo au VIIème siècle. Palais d’été de ce roi et de ses deux épouses les princesses Wengcheng et Bhrikuti, cet édifice fut détruit pendant la révolution culturelle et entièrement reconstruit en 1982. Le Yumbu-lhakhang qui domine la vallée se présente telle la proue d’un navire sous la forme d’un édifice de trois étages avec sur l’arrière une grande tour carrée comme celle d’un château. Après la visite, au cours de laquelle nous avons pu voir des statues de quelques rois du Tibet et du Bouddha Thiesung Sangjie, je monte sur la crête qui continue derrière le château pour accrocher mes drapeaux à prières aux centaines d’autres qui volent au vent. Nous achetons des talismans, un moine nous recommande de ne jamais les ouvrir et lire. Sur le chemin du retour (aperçu un chameau !) nous nous arrêtons pour visiter le monastère de Traduk qui est considéré comme étant l’un des tous premiers monastères de Tibet car fondé en 641 par Songtsen Gampo. Bien que plusieurs fois remanié ce monastère a conservé quelques éléments architecturaux et objets liturgiques anciens.  

Ce matin nous partons pour Samye. Après avoir traversé le Bhramapoutre  nous revenons vers l’ouest, la route longe d’immenses zones dunaires fixées par un maillage de milliers de pieux enfoncés dans le sable. Après une heure et demie de route nous arrivons à Samye. Un escalier de béton nous permet d’arriver au sommet du Hepo Ri, une des quatre montagnes sacrées du Tibet, les trois autres étant le Chakpo Ri de Lhassa, le Chuwo Ri de Gongkar et le Gönpo Ri de Tsethang. Le Hepo Ri, dont le nom signifie montagne de l’essoufflement, domine d’une centaine de mètres le site religieux de Samye situé à 3500 m d’altitude dont la fondation remonte au VIIIème siècle. Du haut de ce promontoire venteux nous dominons la plaine et avons une vision générale de l’ensemble monastique. Le temple principal Ütse aux angles duquel ont été construits quatre grands chortens (stupas) est entouré d’une muraille blanche de forme elliptique surmontée de centaines de petits chortens, ce qui donne à l’ensemble l’aspect d’un immense mandala. A l’est de l’entrée du temple se trouve une stèle de près de 5 mètres de haut. Ce doring est gravé d’un édit  du roi Yarlung Trison Detsen  par lequel il déclare, en l’an 779, que  le bouddhisme devient religion d’état. Le plafond du temple principal est formé de dizaines de caissons décorés de magnifiques mandalas. Il abrite la statue en pierre  d’un Sakyamuni de 4 mètres de haut. Les murs du couloir ambulatoire  sont ornés de peintures relatant des épisodes de la vie du Bouddha historique. Nous passons une grande partie de la journée à visiter les autres temples ou chapelles souvent dans la pénombre où nous nous attardons à détailler de près les fresques anciennes. En quittant ce lieu notre guide se précipite vers une vendeuse pour acheter des pierres rares ayant des vertus protectrices. Ce serait de petites météorites (non magnétiques …) que les tibétains désignent plus généralement sous le nom de pierres de lune ou pierres de feu, les tokcha (thog lcags) Sachant cela nous cédons aux démons de la tentation et en achetons quelques-unes pour nous en protéger. En revenant à Tsethang nous constatons qu’en de très nombreux endroits les flancs des montagnes ont reçu la visite de bulldozers ou de pelles mécaniques. Ce sont des traces de prospection minière systématique effectuée sur l’ensemble du territoire tibétain, preuve que le gouvernement chinois s’intéresse plus aux richesses du sol et du sous-sol qu’aux richesses spirituelles du Tibet.

Du haut du Hepo Ri on entend un chant choral envoûtant et répétitif. Certains d’entre nous veulent en avoir l’explication de plus près. Une cinquantaine de jeunes garçons et filles, un foulard sur la bouche, pilonnent indéfiniment le sol d’une terrasse du temple pour la rendre étanche tout en chantant et dansant une séduisante chorégraphie. Nos amis se joignent à eux, et tous de s’esclaffer. On peut retrouver sur internet quelques séquences de ces envoûtants travaux rythmés.

Aujourd’hui une longue route nous attend, près de 300 kilomètres vers l’ouest, pour rejoindre Gyantse. Comme nous n’avions pas pu visiter Dranang à l’aller nous nous y arrêtons au retour pour voir l’ensemble unique des fresques du XIème siècle de style Pala conservées dans ce temple fondé en 1081 par Drapa Ngönshe. La visite terminée il faut reprendre la route. Pour comble d’ironie, nous apercevons une toute neuve station d’essence sur cette route déserte, et en grandes lettres orange, la marque « uSmile ». Nous laissons à main droite le pont qui permet de revenir vers Lhassa et continuons vers l’ouest. Une vingtaine de kilomètres plus loin la route tourne à main gauche, et par de larges lacets nous attaquons la route qui va nous faire passer de 3600 à 4800m en une vingtaine de kilomètres. La vue sur un immense lac s’offre à nous quand nous débouchons en haut du Kamba La. Nous avons au loin les neiges du Nojing Kangtsang (7191m) et sous les yeux le Yamdrok tso, lac dont les eaux sacrées sont aujourd’hui détournées vers une centrale hydro-électrique située sur les berges du Yarlung Tsangpo. Cette centrale, la plus grande du Tibet dont la construction avait débuté en 1989, et à laquelle le 9ème Panchen-lama s’était opposé, est entrée en activité en 1997.

Notre guide ne voulant pas se plier aux vœux des autorités chinoises qui font payer ceux qui s’arrêtent au col pour prendre des photos, il décide que nous nous arrêterons un peu plus bas sur la route. Mais, dès que nous sommes arrêtés une voiture vient bloquer notre véhicule. S’engage alors une vive discussion entre notre guide, notre chauffeur et quatre individus en civil. Il faut payer sinon nous ne pouvons pas partir ! Le guide finit par donner les 200 yuans demandés (20 euros) pour que nous puissions prendre quelques photos. Remontés dans le bus il nous explique qu’il s’est mis en colère car c’est du véritable racket et que cet argent ne va absolument pas vers les populations locales. Notre jeune policier se fait le plus discret possible et reste coi. Après être redescendus sur les rives du lac aux eaux turquoise nous y faisons une courte halte. La route qui longe le lac traverse un village au-dessus duquel se trouve le petit monastère de Pelde où sont logées 10 jeunes nonnes encadrées par deux très âgées. Nous y sommes accueillis par de larges sourires et même invités à boire le thé agrémenté de quelques gâteaux secs. La légende dit que ce petit monastère est hanté par l’esprit d’une très vieille femme qui serait morte en ce lieu il y a plusieurs siècles.

Après avoir quitté les rives du Yamdrok tso, la route nous fait traverser la ville de Nagartse, rendue célèbre par la princesse qui donna naissance en 1617 au 5ème Dalai-lama. Puis elle s’engage dans un étroit défilé qui conduit au Karo-La (La veut dire col) 5050 mètres d’altitude. Ce col franchi, nous passons peu après au pied du spectaculaire glacier du Nojing Kangtsang. Quelques kilomètres plus loin nous quittons la grande route pour prendre une piste qui conduit au monastère de Ralung fondé en 1180 et qui fut le siège de l’école Drukpa Kagyu. Ralung dont le nom est lié à une chèvre sacrée a été entièrement soufflé par la dynamite chinoise. Le site n’a été que très partiellement restauré et est entretenu par une petite dizaine de moines. Du toit terrasse nous dominons l’ensemble des ruines dont la plus imposante est celle de l’ancien chorten. Nous reprenons une autre piste au bord de laquelle s’enfuient à notre approche un groupe de gazelles du Tibet (Procapra Picticaudata). Avant de rejoindre la route qui mène à Gyantse nous longeons l’immense lac artificiel de Simi La. Nous arrivons enfin à Gyantse alors qu’il commence à faire nuit.

Ce matin nous quittons l’hôtel à pied pour monter sur une butte d’où nous découvrons le Pelkor Chöde et le grand chorten. Une puissante muraille, longue d’un kilomètre et demi  et flanquée de huit tours, ceinture l’ensemble au centre duquel se dresse le kumbum, le plus grand chorten du Tibet construit entre 1418 et 1425. Chorten est le mot tibétain pour le sanscrit stupa, monument plein et conservant des reliques.  Ce bâtiment-ci en gradin sur 6 étages contient 77 chapelles décorées de plus de 10 000 peintures dont un certain nombre est d’influence népalaise. Elles sont les dernières de ce type au Tibet. L’ancienne porte, surmontée d’un linteau aux cinq têtes de lion, permettant d’entrer à l’intérieur de l’enceinte est maintenant condamnée et nous devons passer par une nouvelle entrée percée en face de la rue principale. Devant cette entrée nous nous trouvons au carrefour d’anciennes grandes routes culturelles, politiques ou commerciales : la route du bois, la route de la laine et celle de la religion qui reliait Sakya à Lhassa. Dans le Pelkor Chöde, de grandes peintures thangkas sont protégées par d’immenses sacs de cuir, occultées dans l’attente de la prochaine célébration annuelle. Une des chapelles est ornée de magnifiques fresques des seize Arhat (ceux qui ont atteint le dernier échelon de la sagesse avant la bouddhéité) datées de 1425. Dans la cour des familles de Tibétains veulent que nous soyons à leur côté lorsqu’elles se prennent en photo. Ces pèlerins sont évolués, le portable à la main, le contact aisé. Nous en croisons cependant d’autres, plus rustiques, dont un hirsute et négligé, venu sans doute d’un village perdu de montagne, qui nous salue en tirant intégralement la langue. Nous connaissions cette coutume lue dans des livres ethnologiques. Nous n’en fûmes pas choqués, mais heureux d’en être témoin.

A 13h00 nous nous engageons encore plus à l’ouest, vers Shigatse. Nous roulons dans une large plaine agricole dans laquelle les paysans sont occupés à rentrer les moissons, d’autres procèdent, sur des aires prévues à cet effet, au dépiquage des épis d’orge en décrivant des cercles avec ces tracteurs chinois qui ont remplacé le yak. Le grain est ensuite séparé de la balle à l’aide de puissants ventilateurs. En cours de route nous nous arrêtons pour visiter le petit monastère de Shalu dont le nom signifie feuille de colza car la légende dit que son fondateur, alors qu’il était en méditation loin dans la montagne, prit un arc et décocha une flèche qui vint se planter en ce lieu dans une feuille de colza. La première pierre fut posée en 1040 par Shetsun Sherab Jungnay. Sous la direction de Butön Rinpoche (1290-1364) qui écrivit les 227 volumes du Tangyur, les commentaires du Kanjur déjà cité, la parole de bouddha. Shalu devint l’un des  plus importants centres d’étude du Tibet où étaient principalement enseignées les disciplines du voyage en transe sur longues distances en lévitation (lungom) et la méditation dite de la chaleur intérieure (le fameux thumo qui sauva la vie de A.D Néel lors de ses aventures). Shalu qui est un des rares monastères à avoir échappé à la destruction lors de la révolution culturelle à au rez-de-chaussée des éléments architecturaux remontant au XIème siècle. Les murs du porche sont couverts de peintures de la même époque. Ces rares exemples de l’art Pala ont été détériorés par les moines qui stockaient le bois pour la cuisine sous ces auvents. A l’intérieur d’autres fresques datées du XIVème siècle sont de style népalo-tibéto-mongol créé par Arniko à la cour de Kublai Khan. Les murs des  chapelles supérieures sont décorés d’immenses mandalas qui ont malheureusement été en partie détériorés par des infiltrations venues du toit de tuiles bleues vernissées. Seuls les moines acceptent cette fatalité relative à l’impermanence -que rien ne dure- et qu’il faut l’accepter. Nous quittons Shalu, qui abritait 4000 moines à son apogée et qui sont tout juste une centaine aujourd’hui  dont quelques-uns sont occupés à imprimer des textes qui seront pliés dans des amulettes. Egalement à façonner des boulettes de tsampa (pâte de farine d’orge), les rilbu sacrés. Ces rilbus étaient, ou seraient encore, composées de mille ingrédients dont certains peu ragoûtants, poudre de cadavres sacrés, excrétions de personnages en voie de sainteté, eux bien vivants… Nous continuons notre route, toujours vers  l’ouest, vers Shigatse où nous arrivons vers 18h00.

Shigatse, deuxième plus grande ville du Tibet après Lhassa est située à 3850 mètres d’altitude. Elle est reliée à Lhassa par une ligne de chemin de fer longue de 253 kilomètres qui a été inaugurée cette année. L’intérêt principal de cette ville c’est le monastère gelugpa de Tashilhumpo, fondé en 1447 par le premier Dalaï-lama et qui est devenu par la suite le siège traditionnel du Panchen-lama. Les toits couverts d’or du  Jamkhang Chenmo, le palais rouge des Panchen-lamas, dominent l’ensemble des bâtiments. Ils abritent une immense statue en bronze doré, haute de 26 mètres, du Bouddha Maitraya. La fabrication de la statue a nécessité 150 tonnes de cuivre recouvert de 300kg d’or. La construction du Jampa Lhakhang a nécessité quatre années de travail à 900 ouvriers qui ont été rémunérés avec 1500 tonnes de grain de céréales. Ce grand bâtiment est composé de 15 autres chapelles dont l’une permet d’être au niveau du visage de la statue. Face à face impressionnant de l’homme et de la divinité ! Un peu plus haut dans la pente se dresse l’immense mur qui reçoit lors du festival de juillet un thangka  de 40 mètres de haut. Parlant avec notre de guide du touriste qui avait été expulsé manu-militari du Tibet pour avoir détenu puis offert une photo du Dalai-lama, il me confirme que c’est bien dans ce monastère que cela s’est passé car ici les moines sont parfois des collaborateurs de la force chinoise et surveillent le moindre mouvement, la moindre parole.  La visite terminée nous déambulons dans les ruelles qui se faufilent entre les divers bâtiments. Autour des portes et fenêtres sont peintes de larges bandes noires qui symbolisent les cornes d’un yak. Revenus sur la grande place qui précède la monumentale porte d’entrés nous partons visiter la résidence des Panchen-lamas distante de quelques centaines de mètres. Ce vaste bâtiment, résidence d’été du VIIème Panchen-lama, construit en 1844, est un musée vide sans grand intérêt.  L’après-midi nous faisons en une petite heure la promenade pérégrine aux nombreux rouleaux de prières qui nous fait passer derrière le monastère et dominer l’ensemble de la ville baignée des magnifiques couleurs automnales. Nous négligeons la visite du fort militaire entièrement reconstruit en ciment en 2007 suite à sa destruction en 1961 pour aller faire un tour dans les allées de l’immense marché où de magnifiques chubas de fête, les vêtements aux longues manches, au prix de 600 euros côtoient des chapeaux et chapkas en fourrure ou des objets de pacotille. Dans les magasins tenus par les musulmans il y a à notre égard ni sourire ni salutation, plutôt de la méfiance… Par contre lorsque nous entrons dans une boutique gérée par des Tibétains nous sommes accueillis par de sonores « tashi dele(k) » et de larges sourires.

C’est sous un grand ciel bleu que nous quittons Shigatse. La route s’infléchit vers le sud et traverse une large vallée céréalière où nous nous arrêtons pour regarder une famille occupée à griller l’orge qui servira à faire la farine pour la tsampa  et la bière artisanale le tchang. Un peu plus loin nous stoppons près du monument qui marque les 5000km de la route nationale G318 qui relie Shangaï à la frontière népalaise.  Nous passons dans d’étroits défilés où nous prenons de véritables leçons de géologie. Nous avons l’impression que par endroit les roches viennent juste de jaillir des entrailles de la terre. La route s’élève imperceptiblement pour passer le Tso La à 4542 mètres. La fraîche pause photo est de courte durée avant d’attaquer une longue descente. Parvenus dans le val nous quittons la route goudronnée pour nous engager sur une piste défoncée qui conduit à un petit monastère dont notre guide a entendu parler mais qu’il ne connait pas du tout. Après avoir roulé une dizaine de kilomètres sur la piste cabossée nous arrivons au petit monastère de Tsen niché à 4550 mètres au-dessus d’un modeste village. Le moine en charge de ce monastère nous précise que sa fondation remonte au XIème siècle et qu’il reçut la visite du grand maître Atisha. La statue principale représente Amitayus. Autrefois les bâtiments en ruine situés un peu en contrebas abritaient 10 000 moines de la secte Sakyapa. Maintenant les 31 moines qui en ont la charge sont de la secte nyingmapa. On apprendra que, en situation si isolée c’est la première fois qu’ils reçoivent la visite d’occidentaux. Le moine responsable qui nous a accueillis nous donne l’un après l’autre sa bénédiction en nous apposant sur la tête l’aiguière contenant l’eau consacrée (tsechu), puis il nous passe au cou un fil de laine rouge sacré (sungdü) et enfin nous fait distribuer à chacun une tseril (jinlab ?), boulette de la taille d’une bille, constituée de tsampa et autres mystérieux ingrédients (voir plus haut), qui est censée nous procurer longue vie ; c’est un privilège rare, mais qu’il faut avaler sans sourciller. Ensuite nous allons prendre notre pique-nique près d’un gros chorten un peu plus bas, pendant qu’un apprivoisé et facétieux bharal, ou mouton bleu de l’himalaya (ou naur) monte visiter et fouiller le minibus. Chacun dans notre coin nous nous imprégnons du silence et de la sérénité des lieux. Henry retourne en courant au monastère pour acheter des cubes de fromage de brebis exposées en guirlandes au grand air sur des fils ; le dit-fromage se conserverait un siècle ou plus.  Il faut se décider à partir et à reprendre la route qui conduit à Sakya, le siège de l’école sakyapa du bouddhisme tibétain qui a été fondé en 1073 par Khon Chögyal Pho. Sakya, qui se traduit par terre blanche tire son nom de  la colline qui lui fait face. Nous y arrivons en milieu d’après-midi.

Les sacs déposés à l’hôtel nous partons visiter le monastère sud qui se présente sous la forme d’une grande forteresse de plan carré de 100 m de côté avec de grosses tours massives aux angles et au milieu de chaque mur. Sitôt franchies les hautes portes nous traversons la cour et entrons dans le bâtiment principal, soutenu par d’énormes piliers de bois. Le temple de 6000 mètres carrés abrite la plus grande bibliothèque que nous ayons pu voir, elle contient plus de 25 000 ouvrages dont certains mesurent plus d’1,5 m de longueur, 45 cm de largeur et 20 cm d’épaisseur. Certains de ces livres reliés de métal ont été réalisés à la demande de l’empereur Kubilai Khan. En 2003 une autre bibliothèque contenant 84 000 ouvrages a été découverte scellée derrière un mur long de 60 mètres et haut de 10 mais pour l’instant cette dernière n’est pas encore ouverte aux études et à la visite. Hormis les immenses salles publiques[h2] , et ainsi que dans tous les autres monastères, les multiples couloirs, escaliers, échelles et passages, sont étroits, sombres, bas de plafond, on s’y heurte le pied et la tête. Peu de lumière nous guide et il est fréquent de croiser un moine dont on ne peut distinguer les traits ; on se salue néanmoins, les mains jointes ou d’un bref hochement de tête, et d’un « tashi dele(k) ». L’odeur des lampes à beurre et des encens omniprésents nous enivrent. Dans l’un d’eux il y avait même un escalier de bois à la centaine de marches bien raides qu’il faut gravir d’une traite rapide, cet exploit conduisant, paraît-il, sur la voie du nirvana. Mais nous, à 5000m, avec 50% d’oxygène en moins… Nous partons ensuite sur la rive sud de la Phu chu, une des sources de l’Arun, qui traverse Sakya pour aller admirer l’école de philosophie, dominée par les ruines des 108 (chiffre sacré) vieux monastères, où de jeunes moines pratiquent les joutes oratoires.

Après une bonne nuit nous quittons cette ville dont les habitations sont peintes en gris en hommage à Mahakala la déitée courroucée, protectrice ici des lieux. En cours de route les maisons des villages portent sur les murs des bandes de couleur rouge, blanche et grise, les Rigsum Gompo, qui représentent les Bouddhas de la connaissance, de la compassion, et de la force, ce qui empêche les démons de venir perturber les êtres humains. Après avoir roulé une cinquantaine de kilomètres la route plonge vers le sud et remonte sévèrement pour déboucher au Gyatso-La à 5248 mètres, ce col  nous fait découvrir l’immensité du plateau sur lequel se découpe la cime enneigée du Phula Ri (6200m). Plus loin nous nous arrêtons pour pique-niquer au bord de la route. Le repas nous est servi sur un plateau géologique ! Au loin, à 90 kilomètres de nous, pointe la pyramide sommitale de l’Everest, du côté le moins connu. Ayant terminé le repas nous reprenons la route, que nous quittons peu après pour aller visiter le  monastère de Shelkar dont l’origine remonte à 1266. A l’origine il était occupé par la secte kagyu mais depuis le XVIIème siècle il est passé aux mains des Gelugpa. Le dzong, monastère-forteresse en grande partie ruiné, est établi sur une grande arrête rocheuse. Il s’étage entre 4375 et 4572 mètres et est ceinturé d’une immense muraille. Actuellement une trentaine de moines y  vit. Les expéditions britanniques des années vingt vers la face nord de l’Everest avaient fait étape à Shelkar Dzong. Nous reprenons notre route. Une vingtaine de kilomètres plus loin nous nous arrêtons à ce qui s’avèrera être le dernier poste de contrôle avant d’arriver à Tingri où nous parvenons vingt minutes plus tard. Je profite du temps libre pour monter sur une colline qui domine le village et d’où je découvre une grande partie du plateau et la masse immaculée des 8201 mètres du Cho Oyu. Nous dînons à l’étage d’un petit restaurant local pour profiter du coucher de soleil sur les montagnes. C’est notre dernière soirée sur les terres tibétaines. Le repas sera arrosé avec deux bouteilles du vin rouge chinois dont nous avions apprécié la qualité à Lhassa. Les deux jeunes serveuses s’amusent beaucoup de notre humour qui nous distinguent si bien des…envahisseurs rouges. Rouge justement, ce vin de qualité est parait-il élevé par des œnologues français, ce qui nous console un brin.

Le lendemain nous partons alors qu’il fait encore nuit. Sa majesté le mythique Kailash, le mont Méru des Tibétains, n’est pas très éloigné. Hélas un arrêté chinois en interdit sans explication tout accès en ce moment. Les 52 kms de khora à plus de 4500m seront pour une autre fois. Aurions-nous dû compter sur notre périple les nombreux check-points militaires ou policiers ? de loin, sur un plateau désert apparait une sorte d’arc de triomphe, c’est surréaliste. Il s’agit en fait d’un poste de contrôle où nos passeports, ou simplement les papiers du véhicule, seront contrôlés, et dûment consignés dans une cahute attenante (ne jamais perdre de vue son propre passeport !). L’arc de triomphe quant à celui-ci, vante le digne peuple chinois. Au milieu de fleurs artificielles, des affiches kitsch présentent des Tibétains en tenue d’apparat dansant près de soldats en arme applaudissant l’« Unité » ! le jeu du carambar lancé par Henry aura bien échoué – tous perdants – aucun d’entre nous n’aura provoqué et  obtenu le moindre sourire de la soldatesque aux contrôles ! Au fur et à mesure que nous roulons la route s’élève et ses bas-côtés sont de plus en plus couverts de neige. Alors qu’apparaissent les premiers rayons de soleil nous arrivons à une première passe le Lalung-La (5050m), et une dizaine de kilomètres plus loin nous nous arrêtons au dernier grand col, le Tong-La (5100m) qui nous permet de basculer vers le Népal. Nous réalisons cette fois que nous avons eu bien de la chance de passer tant de cols sans encombre, so so la gyalo !!!. Nous sommes entourés de sommets dominés par l’imposante masse du Shishapangma (8046m). Commence alors la longue et impressionnante descente vers les « gorges de l’enfer » qui nous font traverser l’immense barrière himalayenne et passer du sévère et presque désertique plateau tibétain à la végétation tropicale des vallées népalaises. Dans la descente nous avons le plaisir de voir un magnifique yak blanc qui a l’air de poser pour nous, puis nous traversons Nyalam la dernière grosse bourgade tibétaine pour arriver enfin au poste frontière de Kodari altitude 1750 m. Nous devons nous faufiler entre deux files de centaines de camions pour aller nous soumettre aux formalités douanières. Les Chinois chipotent, confisquent un livre de poésie du sac d’Henry qui prétend en riant qu’il n’a pourtant rien de subversif. Notre guide, parce qu’il a dépassé d’un demi-pas une ligne au sol, se fait interpeller vigoureusement.  A la sortie du poste de douane nous ne sommes même pas autorisés à embrasser brièvement notre dévoué guide Tashi qui a pourtant été la clé de la réussite de cette fabuleuse traversée du Tibet où il ne nous aura manqué que la visite du Norbulinka dans la banlieue de Lhassa, cette résidence d’été des dalaï-lamas depuis la première moitié du 18e siècle. Sinon nous aurons visité tous les monastères majeurs historiques.

 Nous quittons le Tibet à pied en traversant le « pont de l’amitié » jeté sur les eaux de la Bothe kosi, qui deviendra en aval la Sun Kosi. Sur ce pont des Chinois en arme, le visage fermé, nous font d’un signe descendre du trottoir pour nous obliger à marcher au milieu de la chaussée. Nous ne risquons pas de nous faire écraser vu qu’aucun véhicule n’a le droit de rouler sur ce pont et que toutes les marchandises provenant de Chine sont transférées à dos d’homme (ou de femme). Soudain nous respirons. A l’autre bout du pont un militaire népalais souriant nous ouvre la barrière en nous lançant un amical « namasté » qui nous fait passer d’un univers à un autre où l’oppressant ordre, le lourd silence, la crainte, se changent en joyeux désordre sur fond de musiques populaires tonitruantes. Nous nous retrouvons à patauger dans la gadoue en jouant des coudes au milieu d’une véritable cohue amicale. Un peu plus loin nous avons la surprise de monter dans un véhicule local un peu déglingué. Dès les premiers tours de roues nous comprenons vite que la qualité de la route nécessite ce genre de véhicule car plus bas nous avons une autre surprise. Le bus, par une piste tracée au bulldozer, doit traverser un énorme glissement de terrain qui s’est produit en août dernier. Ce glissement large de 500 mètres a balayé sur 1000 mètres de hauteur le flanc de la montagne  provoquant la mort de 156 personnes qui habitaient un village situé sur sa trajectoire. Henry nous informe alors du cas similaire du village de Langtang dont s’occupe son association (http://tibetainsetpeuplesdelhimalaya.unblog.fr). La terre et les rochers se sont accumulés dans le lit de la Sun Kosi, provoquant la formation d’un petit lac. La traversée est périlleuse. Heureusement qu’il n’a pas plu, car notre véhicule, comme beaucoup de véhicules au Népal a des pneus lisses ! Plus loin nous retrouvons le bitume et c’est un autre bus plus confortable qui nous conduit à la capitale népalaise.

En fin d’après-midi nous arrivons à Kathmandu, non loin de Bodnath, après avoir parcouru plus de 1400 kilomètres sur les routes du Tibet et les 114 de l’Arniko Highway ou « Friendship highway » (« route de l’amitié » sic). C’est la fin d’un inoubliable périple qui nous a permis de mieux appréhender ce qui fut et reste les bases de la culture et de la religion des Tibétains (l’identité en perdition ?) que nous avons côtoyés sur les via sacra de la foi. Certains d’entre nous, bien qu’ils en eussent l’envie depuis des lustres, ne voulaient pas se rendre au Tibet à cause de la condition des autochtones à ce jour. Ils ont dominé cette appréhension, et ont eu raison. Il nous appartient désormais de narrer notre témoignage en toute connaissance de cause. Cependant, pour faire la part des choses, citons que les Chinois clament hautement que cette partie de la « Chine historique », qui fut plutôt un immense Tibet historique incluant même l’Amdo,  a enfin été sortie – grâce à eux les Hans – du moyen-âge et de l’obscurantisme…

Le président de « Tibétains et peuples de l’Himalaya », qui vient d’accompagner un groupe associatif de tourisme éthique, nous attend amicalement près du vénéré stupa de Bodnath. Nous nous dirigeons vers les ateliers Pagoda pour quelques emplettes caritatives.     

 -texte (richement) instruit par Franck D / complété par Henry F –

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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